Lundi 10 décembre 2018

La bataille du Rohraffe
Strasbourg Occulte

Légendes
Les contes et légendes rattachés à un édifice, aussi prestigieux que la Cathédrale de Strasbourg, constituent à eux seuls, toute une épopée, plongeant leurs racines dans le monde des croyances païennes et religieuses, celui des prodiges et superstitions. Parallèlement à l'édification d'une cathédrale de pierres, l'imagination populaire, au cours des siècles, a construit une cathédrale des miracles, s'inscrivant dans un riche légendaire alsacien.


De part et d'autre du buffet d'orgue de la Cathédrale existent deux automates en bois polychrome, encadrant Samson qui chevauche un lion; l'un est un héraut, portant à sa bouche une trompette, vêtu élégamment aux couleurs de Strasbourg, l'autre par opposition, a l'air d'un manant caricatural, à la barbe hérissée; il brandissait à l'origine un bretzel qui s'abaissait ou se levait en même temps que se fermait ou s'ouvrait sa bouche. Cet automate était dit Bretstellmann ou l'homme à la bretzel.

Les deux personnages étaient juchés sous l'orgue et actionnés par la mécanique du pédalier; ils bâillaient à l'aide de soupiraux et gesticulaient; ils rappellent les nombreux personnages grotesques répandus dans les églises du Moyen Age. Le nom de Rohraffe donné aux automates viendrait de Rohr (tuyau ou roseau) et de Affe (singe) et signifiait "singe des tuyaux" en allusion à l'orgue-perchoir. Certains font dériver Rohr de röhren qui veut dire hurler, ce qui leur donnerait le nom de "singes hurleurs".

Certains détails vestimentaires du héraut permettent de dater l'apparition de ces automates au XIV° siècle (en 1385 très exactement, année de la reconstruction de l'orgue ayant brûlé en mars 1384). Ils eurent certainement des "ancêtres" auparavant. À l'intérieur du socle de l'orgue, des acteurs en chair et en os, des bouffons vivants, à la solde de la ville, des clercs, prêtaient leurs voix aux automates, haranguant et interpellant la foule des fidèles durant les offices et faisant gesticuler les "Rohraffe" à certaines fêtes.

C'est surtout l'automate à la bretzel qui se faisait entendre et on ne parlait que de lui. Il eut un prestige inouï auprès des gens qui venait à la cathédrale au XV° siècle, écouter Geiler de Kaysersberg, qui, à maintes reprises, mais sans succès, demanda l'abolition du "Rohraffe".

Lors des fêtes de la Pentecôte, la foule se rendait en procession à la Cathédrale, bourgeois en tête, avec des préséances strictes, suivis par le cortège désordonné des villageois des campagnes des alentours, portant cierges et gourdins. Souvent des rires, tonitruants, des rixes, éclataient sans grandes raisons. Le Rohraffe se moquait alors violemment des prêtres de l'église et des paysans, hurlant des obscénités, critiquant leurs vêtements, les ridiculisant à qui mieux mieux. Ces derniers répondaient bêtement et toute la ville riait de ces joutes qui se déroulaient durant les offices et les messes!

L'automate à la bretzel était une sorte de "deus ex machina" et son prestige immense auprès des pélerins de la Pentecôte, venus pour le voir, l'entendre, lui répondre, mais aussi pour récupérer les Pfingtpfennig à l'Oeuvre Notre Dame (pièces d'argent distribuées aux habitants des diverses localités en souvenir des sacrifices consentis pour construire la cathédrale).

Au moment de la construction de l'horloge astronomique et de la mise en place du mécanisme permettant à son coq doré de chanter et de battre des ailes, la faveur du public alla au volatile au détriment du Bretstellmann; ce dernier essaya bien de vociférer plus fort, de couvrir la voix du coq, rien n'y fit et il y eut bataille entre eux.
Le poète alsacien Conrad Dasypodius, au XVI° siècle, édite en 1578 une composition du genre Der Kampf des Roraffen mit dem Hanen (La lutte de Rohraffe et du coq), où l'automate s'adresse au coq:

«Je suis ici en service / À la messe de Pentecôte, pour le monde entier / La ville et la campagne sans aucune rétribution / et cela, je l'ai fait longtemps / Personne ne m'en a empêché / Sauf toi...».

Le Coq répond:
"Te voilà bien présomptueux / Toi et moi sommes deux personnages bien différents / Tu aimerais savoir chanter comme moi / Si tu veux te quereller avec moi, je t'y aiderais bien volontiers / Les singes aiment bien la forêt / Tu y serais plus à ta place qu'ici / Dans les églises, on n'a pas besoin de singes / Mais moi le coq, j'y suis indispensable!".

L'automate au bretzel continue à vanter ses mérites:
"Ne sais-tu pas que je suis un serviteur respectable de la ville de Strasbourg, dont j'ai l'estime? / Maintes fois, j'ai fait le fou, pour les bourgeois et les manants..."

Après de longues strophes, le Rohraffe finit ses stances ainsi:
"Je ne supporterai plus de te savoir dans la même cathédrale / Je veux démissionner, plutôt que de continuer à te souffrir près de moi / Si tu ne cèdes pas, tu risques de causer ma mort".
Ces menaces n'intimident pas le coq qui répond:
"Si tu veux absolument te battre / Il faudra que je me rapproche de toi et que je le regarde de près / Je voudrais bien prendre tes yeux, pour te rendre aveugle / Peut-être qu'alors, tu me laisseras tranquillement chanter en paix!"

(Ces lignes sont une traduction libre des vers de l'ouvrage de Conrad Dasypodius, intitulé Der Kampf des Rohraffen under der Orgel, im Münster zu Strassburg, mit dem Hanen daselbst auf dem Uhrwerk l° édit. en 1578, 2° édit. en 1580, publiée par E. Wendling dans Alsatia 1873-1874 p 117).

La querelle des deux antagonistes fut portée devant le public, bien indécis, puis devant les conseils de la ville qui ne purent se décider! Ce fut le Scharwächter, statue de gardien placée près du portail Nord, qui fut invoqué comme juge! Lui aussi ne trouva pas de solution et le conflit, jusqu'à nos jours, est resté sans issue!

La pratique du Rohraffe fut selon certaines sources interdite par le Conseil de la ville à la suite des nombreuses demandes de Geiler de Kaysersberg. Selon A. Stöber personne ne put obtenir de la ville, l'arrêt des singeries de l'automate.

[par Pierre JUILLOT]


Le Korrigan



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